Le Gac et di Rosa au parloir. Les deux artistes ont travaillé en prison sur commande.

Villeneuve-lès-Maguelone envoyée spéciale

La commande artistique doit être inaugurée aujourd'hui, un an environ après son achèvement. Le contexte très particulier explique sans doute le délai: les oeuvres ont, en effet, été réalisées au sein de la prison de Villeneuve-lès-Maguelone, située dans un no man's land près de Montpellier. Et, pour de l'art en prison, il n'y a pas vraiment de bon moment. Surtout quand il s'agit d'une commande, donc d'argent dépensé (même si cet argent ne pouvait bénéficier qu'à un projet de ce type) pour une maison d'arrêt, qui s'est bâti la pénible réputation d'être la première à avoir vu naître un syndicat FN de gardiens de prison.

Aujourd'hui, cette inauguration a lieu quasiment sans public: d'ailleurs, la commande n'est point destinée au public, ni aux amateurs d'art. L'oeuvre conjointe, complice, digne et généreuse de Jean Le Gac et d'Hervé di Rosa, deux artistes français appartenant à deux génération différentes, n'est pas non plus (du moins pas directement) destinée aux prisonniers, puisqu'elle prend place dans les parloirs, couloirs, cabines, ces lieux où les détenus rencontrent leurs familles. S'ils en ont.

Lieux d'échange. Il ne fait pas bon, en effet, ne pas avoir de famille dans une maison d'arrêt. C'est pourtant la condition de plus de la moitié de la population de Villeneuve-lès-Maguelonne, où sont incarcérés plutôt des prévenus que des condamnés, hommes ou adolescents mineurs en attente de jugement; d'où le grand «turnover» (comme dit le tout nouveau directeur) des détenus, qui ne restent pas ici très longtemps. Ainsi, aux parloirs des mardi, mercredi, vendredi et samedi, 45 000 proches se présentent chaque année. C'est pour ceux-là ou plutôt pour celles-là qu'est partie la demande. La prison, construite il y a dix ans, au sein du projet «13 000» (13 000 places), n'avait initialement aucun lieu d'accueil prévu pour ces familles. L'association Aviso (visiteurs des prisons) avait donc déjà arraché à l'administration la construction d'un espace pour que les visiteurs n'attendent pas dehors.

Commande. C'est alors qu'intervient Jean-Marie Bénézet, «médiateur» local de la fondation de France, laquelle a dans son programme culturel une ligne «nouveaux commanditaires». Il va inscrire la prison, en étroite concertation certes avec la direction culturelle des affaires régionales, mais surtout avec les intervenants dans la prison: la sous-directrice, quelques surveillants, trois avocats et deux associations demandeuses. Outre l'Aviso, il y a en effet l'association «Relais enfant-parent», qui se charge de rétablir le lien entre un père en détention et un enfant seul («soit que la mère a divorcé du détenu, qu'il y a des problèmes familiaux ou encore que le détenu a tué la mère», explique-t-on). La demande va être formulée, d'un «besoin de poésie, d'égards"»; d'un travail «qui ne sublime pas l'intérieur». Le choix de Jean Le Gac et d'Hervé di Rosa, deux artistes «narratifs», travaillant avec des images, impose réciproquement à ces artistes eux-mêmes de corriger les idées parfois héroïques qu'ils se font.

Bouleversant. Jean Le Gac se dit «sidéré» par l'aspect plombé des lieux. Il a pris en charge les accès, couloirs, escalier et sas d'entrée et de sortie. Di Rosa s'est chargé, avec une assistante et quelques jeunes détenus, de peindre l'intégralité des huit minuscules «cabines» servant de parloirs aux familles avec enfant. Il a aussi aménagé et repeint le fameux «parloir père-enfant». On a du mal à imaginer la sordidité dépressive inscrite sur les murs avant leur transformation. Car les critères d'intervention de Jean Le Gac, «peintre» de son état, ont d'abord été spatiaux: faisant peindre les murs de blanc, il a «estompé» le blanc pour passer à un ocre rouge; mais toujours au milieu d'un mur, jamais dans un angle droit. Il a choisi d'«ouvrir la boîte» en brisant toutes les lignes, tous les angles, autant pour le mobilier qu'il a construits que pour les «grappes» de luminaires (de simples plafonniers auxquels l'artiste et sa femme ont intégré de ludiques petits morceaux de verre coloré). «J'ai placé quatre tableaux et 150 photographies pour faire le lien ["] j'ai pris ma famille.» Le résultat est bouleversant.

Dans un musée, l'intimité d'un artiste reste toujours à distance, comme une thématique abstraite. Ici, la famille de Le Gac est à sa place, à égalité avec celles qui se réunissent brièvement. Hervé di Rosa a quant à lui installé un univers de petits monstres familiers s'esbaudissant dans des champs d'herbe et de papillons multicolores, charmants comme des télétubies sans télévision.

Le résultat est clair: «ça ne change pas la prison.» Les artistes insistent sur la modestie de leur intervention, en regard de la problématique de l'incarcération. C'est peut-être là que se situe la grande dignité d'un projet, qui, s'il ne proposait simplement que des images pour faire parler, réagir, interagir ces enfants et ces pères, produirait déjà beaucoup d'effets.

Par LEBOVICI ELISABETH, 

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